La peste des oiseaux pourrait atteindre l'espèce humaine
LE MONDE | 29.01.04 | 13h43
L'Organisation mondiale de la santé redoute que l'épizootie sans précédent de grippe aviaire qui sévit en Asie ne provoque une pandémie. Les virologues n'excluent plus cette hypothèse depuis la démonstration, en 1997 à Hongkong, d'une transmission directe à l'homme.

L'hypothèse a, publiquement, été soulevée mardi 27 janvier par plusieurs hauts responsables de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) : l'épizootie de grippe - ou peste - aviaire qui touche désormais une dizaine de pays asiatiques pourrait évoluer vers une catastrophe sanitaire mondiale et de gravité exceptionnelle. Une pandémie virale du même ordre que la grippe dite "espagnole" qui, à la fin de la deuxième décennie du XXe siècle, fit environ vingt millions de morts. Pour la communauté internationale des spécialistes de virologie, cette hypothèse n'a, malheureusement, rien d'invraisemblable.

De telles pandémies ont été décrites depuis le XVIe siècle. Au siècle passé, elles sont survenues à trois reprises, avec, outre la grippe "espagnole", la grippe "asiatique" (1957) et la grippe "de Hongkong" (1968), dernier épisode en date. Les virologues estiment aujourd'hui que la périodicité maximale de ces vagues de pandémies grippales est comprise entre quarante et cinquante ans. Ils expliquent chaque année, au moment de l'approche de l'épidémie hivernale de grippe, que l'on se rapproche de l'instant où une nouvelle souche du virus à diffusion fulgurante ne permettra pas d'organiser une parade vaccinale préventive.

Pourquoi et comment cet agent pathogène évolue-t-il de la sorte au point de représenter, en quelques semaines, une menace planétaire ? Les progrès accomplis depuis une dizaine d'années en microbiologie moléculaire et en écologie virologique animale et humaine fournissent aujourd'hui des éléments de réponse.

"La théorie couramment admise pour expliquer l'émergence des virus pandémiques repose sur la transmission à l'homme de souches d'influenzavirus circulant normalement chez les oiseaux. Différents mécanismes de transmission directe ou faisant appel à une autre espèce animale hôte peuvent jouer le rôle d'intermédiaires entre les oiseaux et les hommes", rappelle un groupe d'experts présidé par Nicolas Eterradossi (unité de virologie immunologie et parasitologie aviaire, site de Ploufragan dans les Côtes-d'Armor), réunis en 2002 sous l'égide de l'Agence française de sécurité sanitaire (Afssa).

"HAUTEMENT PATHOGÈNES"

Ce sont les virus de la grippe (ou influenzavirus) de type A qui constituent l'essentiel de la menace. Isolés pour la première fois il y a soixante-dix ans, on les a, depuis, retrouvés dans plusieurs espèces de mammifères, mais aussi dans de très nombreuses espèces d'oiseaux, qu'ils soient sauvages, d'élevage ou d'ornement. "Chez les oiseaux, et en particulier chez les volailles domestiques, des mutations virales susceptibles d'affecter certains influenzavirus peuvent conduire à l'émergence de virus dits "hautement pathogènes", qui peuvent induire jusqu'à 100 % de mortalité chez les volailles infectées", précisent les experts de l'Afssa.

Une vingtaine d'épizooties de ce type ont, depuis 1959, été observées à travers le monde. Elles ont pu être efficacement combattues à l'aide de mesures rapides et drastiques d'abattage des lots de volailles infectées, mais aussi susceptibles de le devenir. La situation devait radicalement changer lorsqu'il fut découvert, en 1997 à Hongkong, que l'agent pathogène responsable d'une telle épizootie pouvait se transmettre directement à l'homme. On recensa alors chez des enfants, des adolescents et de jeunes adultes dix-huit cas de contamination humaine, parmi lesquels six furent mortels.

Avant l'épisode de Hongkong, tout laissait penser que, pour infecter l'homme, le virus grippal aviaire devait passer par l'intermédiaire d'un mammifère - le porc surtout, mais peut-être le cheval et des mammifères marins -, chez lequel se produisent des modifications génétiques et structurelles lui permettant, ensuite, d'infecter l'espèce humaine. A Hongkong la démonstration fut faite. Un virus grippal jusqu'alors inconnu chez l'homme a contaminé ce dernier sans passer par une espèce intermédiaire.

"CUL-DE-SAC"

Pour les autorités sanitaires, deux questions essentielles se posent, comme l'explique Sylvie van der Werf, chef de l'unité de génétique moléculaire des virus respiratoires à l'Institut Pasteur de Paris, dans un éditorial de la revue Virologie de mars-avril 1998. Cette transmission virale directe de l'oiseau à l'homme n'est-elle qu'un "cul-de-sac" épidémiologique, le virus ne trouvant pas, chez les personnes infectées, les moyens de muter pour contaminer d'autres cibles humaines ? Faut-il, au contraire, voir dans cette transmission les prémices d'une nouvelle pandémie similaire aux trois précédentes du XXe siècle ?

Ces questions sont soulevées de façon plus aiguë par la situation actuelle en Asie. "L'émergence d'un virus adapté à l'homme se traduirait par une situation épidémique explosive qui, compte tenu des échanges internationaux et des moyens de transport, atteindrait rapidement une dimension planétaire", prévenait, en 1998, Mme van der Werf. Un propos pleinement d'actualité.

Jean-Yves Nau

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