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Grippe aviaire : quels sont les risques ?
LEMONDE.FR | 29.01.04 | 13h12    MIS A JOUR LE 02.02.04 | 08h59
L'intégralité du débat avec Isabelle Nuttall, épidémiologiste au département de surveillance des maladies transmissibles à l'OMS, jeudi 19 janvier.

Achille : Faut-il se préparer à une éventuelle annulation de voyage pour ceux qui souhaitent se rendre en Asie (Vietnam) dans les trois mois à venir ? Sinon quelles seraient les précautions à prendre par les voyageurs ?

Isabelle Nuttall : Au jour d'aujourd'hui, les précautions à prendre, telles que recommandées par l'OMS, c'est uniquement d'éviter les contacts avec les poulets infectés. Donc de ne pas se rendre sur des marchés aux volailles, ni se rendre dans des élevages de volailles. Ces recommandations peuvent bien sûr changer dans les prochaines semaines ou les prochains mois, en fonction de l'évolution de la situation. Pas de restrictions sur les voyages à l'heure actuelle.

Jip : Quels sont les risques pour l'homme à l'heure actuelle ?

Isabelle Nuttall : A l'heure actuelle, les seules personnes à risques sont les personnes en contact avec des poulets malades.

Euro : Comment identifier les poulets infectés ?

Isabelle Nuttall : Les poulets infectés meurent très rapidement, la plupart en un jour.

HuuAn : Si on est au Vietnam, est-il utile en prévention de prendre des traitements anti-grippe humains (tels que des antiviraux ou encore le médicament Tamyflu) ?

Isabelle Nuttall : Tout dépend de ce qu'on fait au Vietnam. Quelqu'un qui participe à l'abattage des poulets doit prendre des précautions. Quelqu'un qui n'est pas en contact avec des poulets malades n'a aucune précaution à prendre.

Jip : La maladie ne peut donc être transmise uniquement que par des poulets vivants ; nous ne risquons rien si nous en consommons ? A quel moment déciderons-nous de déclencher une véritable alerte concernant les risques pour l'homme ? Ne sera t-il pas trop tard ?

Isabelle Nuttall : Premier point de votre question : aujourd'hui, la maladie ne se transmet qu'à partir des poulets malades. Il n'y a pas de transmission d'homme à homme. A ce jour, on pense que la consommation de poulet cuit ne présente aucun risque. Pour les gens qui vivent sur place, un poulet malade ne devrait pas être préparé pour être consommé. Il y a un risque de contamination ; les gens se contaminent en respirant les fientes du poulet, en préparant un poulet qui serait acheté vivant.

Rastignak : Y a-t-il un risque de transmission de la maladie à l'homme ? Est-ce que l'épidémie peut s'étendre sur un autre continent que l'Asie (dans d'autres pays que ceux actuellement touchés) ?

Isabelle Nuttall : Aujourd'hui, il n'y a pas de transmission d'homme à homme, mais, ce que nous craignons, c'est une mutation du virus de la grippe aviaire, qui s'il était en contact avec le virus de la grippe humaine commune, qui sévit en Europe et en Amérique du Nord, pourrait se recombiner et donner naissance à un nouveau virus qui, là, serait dangereux, car il pourrait se transmettre d'homme à homme.

Stefou : Un vaccin existe-t-il ? Ou est-il en cours ?

Isabelle Nuttall : Pas de vaccin, aujourd'hui. Mais les scientifiques travaillent à sa préparation. Il faudra sans doute au moins six mois pour arriver à avoir un vaccin disponible. Ce vaccin est difficile à préparer, car le virus est très virulent. Il faudra faire un certain nombre d'essais cliniques quant à sa sécurité pour l'homme avant de le mettre sur le marché.

HuuAn : Quel est, empiriquement, le délai classique pour une mutation d'un virus grippal de ce type ?

Isabelle Nuttall : Il faut comprendre qu'on n'a pas l'habitude de voir ce virus passer de l'animal à l'homme. On manque d'expérience. Il n'y a eu qu'une seule épidémie dans le passé avec ce type de virus H5N1, à Hongkong, en 1997. Et le virus n'avait pas muté en tant que tel. La transmission s'était faite uniquement de l'animal à l'homme. En trois jours, tous les poulets de Hongkong avaient été tués.

Michel : Quel parallèle peut-on faire avec la grippe espagnole ?

Isabelle Nuttall : La grippe espagnole était due à l'apparition d'un nouveau virus pour l'homme. Si donc il y avait recombinaison des deux virus, on pourrait être en présence d'une pandémie comparable à celle provoquée par la grippe espagnole (40 à 50 millions de morts estimées). Il faut préciser, à ce stade du débat, que c'est une hypothèse. On peut arrêter cette épidémie en procédant à l'abattage systématique et rapide des poulets infectés.

Rmonhcm : Certains médias ont fait mention de la terrible épidémie du début du siècle dernier. Qu'est-ce qui a changé à notre époque ? La généralisation des échanges et des voyages fait craindre une propagation plus rapide, mais, en contrepartie, les systèmes d'information modernes sont sans doute des armes dont on ne disposait pas à l'époque. Quel est votre avis sur ces points ?

Isabelle Nuttall : Votre question contient la réponse. Ce serait une course de vitesse entre le virus et les nouvelles technologies d'information.

Dod : L'irruption de telles épidémies est-elle le résultat des modes de production des volailles ?

Isabelle Nuttall : C'est une question à laquelle il est difficile de répondre. Ces virus ont toujours existé dans la nature. On sait aussi qu'ils mutent. Et qu'un tel phénomène a pu se produire en 1918 (grippe espagnole), avec des modes de production différents à l'époque. Donc, pas de relation directe de cause à effet, a priori.

Dod : Quand il y a saut d'espèces, le virus est-il plus virulent ?

Isabelle Nuttall : Pas nécessairement.

Chckenrun : Les pays concernés ont mis beaucoup de temps avant d'avouer l'ampleur des risques. Cela signifie-t-il qu'on est toujours en retard sur la réalité de la situation ?

Isabelle Nuttall : Il faut comprendre que des maladies chez les poulets sont fréquemment signalées. Cela ne veut pas dire nécessairement que ce soit un virus particulièrement dangereux. Il faut du temps pour confirmer, par des examens de laboratoire, la nature exacte du virus en cause.

HuuAn : A ce jour, quel est le nombre de malades qu'on suspecte d'avoir contracté le H5N1 au Vietnam ? Est-ce "normal" que les morts liés au H5N1 soient des enfants et des personnes âgées ?

Isabelle Nuttall : Actuellement, au Vietnam, nous avons 8 cas confirmés et 6 personnes décédées. Nous ne pouvons pas avoir le nombre de personnes suspectées, à cause des signes non spécifiques de la maladie. Il faut donc obligatoirement avoir les résultats des examens de laboratoire. En ce qui concerne les enfants, les scientifiques sont en train d'analyser en détail l'histoire de chaque cas, pour mieux comprendre pourquoi les enfants sont actuellement les premières victimes.

Fabien : Avez-vous une estimation de l'ampleur du problème d'ici deux ou trois mois, même si les choses sont plus ou moins bien faites en Asie ?

Isabelle Nuttall : L'objectif, c'est de limiter la transmission de l'animal à l'homme. Tout va dépendre de la manière avec laquelle les gouvernements réagissent pour abattre tous les poulets. Nous avons fait un appel à la communauté internationale et aux bailleurs de fonds pour demander une aide à ces gouvernements, afin qu'ils puissent compenser les pertes économiques des villageois qui vont devoir tuer leurs poulets.

Rmonhcm : Peut-on craindre un manque de coopération de certains pays pour l'abattage des volailles ? Quelle est la situation en Indonésie par exemple ?

Isabelle Nuttall : Actuellement, nous n'avons pas de confirmation officielle de l'Indonésie. Il faut une confirmation par examen de laboratoire.

Quijote : Comment se fait-il que les maladies semblent désormais passer plus souvent de l'animal à l'homme (tremblante du mouton, maladie de Kreutzfeld-Jacob, grippe aviaire), est-ce un changement de nature ou simplement une détection plus rapide de ces transferts ?

Isabelle Nuttall : Détection plus rapide, a priori.

Cyberwash : Sida, SRAS, épidémie aviaire... Doit-on s'attendre à de plus en plus de pandémies de ce genre ?

Isabelle Nuttall : Difficile de prédire. Il faudrait une boule de cristal...

Stefou : Le risque de panique est-il plus important que le risque sanitaire ?

Isabelle Nuttall : Le risque sanitaire est un risque scientifique, aujourd'hui, à titre d'hypothèse. Pas lieu de paniquer. Mais nécessité d'être bien préparé. Et surtout de prendre les mesures qui s'imposent aujourd'hui. Et ce, rapidement. C'est-à-dire abattage des poulets et protection des personnes qui y participent. L'objectif est la diminution du réservoir animal du virus. Car, plus le nombre de foyers épidémiques augmente, plus le risque de passage de l'animal à l'homme augmente. Et donc, plus le risque de recombinaison des virus augmente. Donc risque de transmission d'homme à homme. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.

HuuAn : L'ONU, la FAO ou l'OMS peuvent-ils aider directement ces pays touchés sur le plan financier ?

Isabelle Nuttall : Oui, en facilitant l'apport de ressources par les bailleurs de fonds.

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