Quelle analyse faites-vous de l'évolution actuelle de la grippe aviaire dans les pays du Sud-Est asiatique ?
Nous sommes bel et bien confrontés à un phénomène sans précédent. Nous n'avons jamais vu une telle diffusion, sur une surface géographique aussi large, d'un agent viral pathogène capable de se propager aussi rapidement. Cette situation résulte à mon sens d'une conjonction de plusieurs facteurs. Il faut prendre en compte l'existence d'une souche virale particulièrement agressive évoluant dans un contexte régional posant différents problèmes structurels majeurs.
Lesquels ?
Les pays directement confrontés à l'épizootie sont des pays dont les institutions sanitaires ne sont nullement en mesure d'identifier en temps utile l'apparition des maladies émergentes. Ces pays ne disposent pas de services vétérinaires ayant les ressources, les pouvoirs et l'indépendance nécessaires pour lancer l'alerte épidémiologique à l'échelon national et international.
Ces pays ne disposent pas des compétences techniques pour détecter et confirmer l'existence et la nature de la maladie animale émergente. Mais ces pays ont aussi des difficultés majeures d'un autre ordre : trop souvent, leurs services sanitaires ne sont pas en mesure de notifier de manière indépendante l'existence d'un problème sanitaire d'importance. Il ne s'agit pas là d'un simple problème technique mais bien d'un problème de fond, de nature politique. La Chine, par exemple, n'envoie que fort peu d'informations sanitaires à l'Office international des épizooties (OIE).
Maintenant que l'alerte est donnée, quels sont les autres problèmes qu'on doit affronter ?
Les populations humaines potentiellement exposées au risque infectieux sont très nombreuses. Dans des milieux ruraux pauvres, voire très pauvres, l'élevage de poulets et de canards constitue les bases essentielles de la subsistance familiale. Il faut ajouter que dans plusieurs pays - la Thaïlande et la Chine notamment - existent des élevages industriels qui cohabitent, mal isolés, avec des modes d'élevage familiaux.
Au total, il y a là un "cocktail" spécifique à l'Asie et hautement problématique : une concentration d'animaux élevés de manière industrielle, mal protégés, et une multitude d'animaux en semi-liberté qui peuvent avoir des contacts avec des oiseaux sauvages et des oiseaux d'élevages industriels. Ainsi, une série de facteurs se conjuguent pour conférer une dimension toute particulière à cette crise qui doit être, a priori, considérée comme extrêmement dangereuse.
L'existence de ce "cocktail" est-il une donnée nouvelle ?
Non. Nous cherchons, depuis longtemps déjà au sein de l'OIE, à convaincre les gouvernements des 165 pays membres de se doter des structures adéquates, à inciter les pays potentiellement à risque à faire en sorte que leurs services vétérinaires deviennent des services publics sanitaires à part entière.
Pour l'heure, la plupart des pays directement concernés par l'épizootie de grippe aviaire n'ont pas, dans le contexte économique qui est le leur, fait ce choix. Nous cherchons par ailleurs à convaincre la communauté internationale - les "bailleurs de fonds"- qu'il s'agit là d'une priorité sanitaire à la fois animale et humaine.
Face à la situation épidémiologique actuelle, la conduite des opérations sanitaires est-elle bien codifiée ?
Oui. L'épizootie de grippe aviaire fait partie de toutes les maladies animales pour lesquelles une réglementation internationale très précise existe. Face à la grippe aviaire, une fois que l'agent pathogène a été détecté, il faut au plus vite abattre et détruire l'ensemble des animaux infectés ou qui ont été en contact et peuvent donc être en phase d'incubation.
Il n'y a pas d'autres méthodes disponibles que l'abattage et la destruction de toutes ces volailles. En période de crise, les autres actions, thérapeutiques ou vaccinales, sont totalement inopérantes.
Face à l'épizootie actuelle, nous sommes confrontés, notamment au Vietnam, à une multitude d'élevages atomisés, ce qui complique amplement la stratégie d'abattage et de destruction. Faute d'une politique active d'indemnisation des éleveurs, l'entreprise sanitaire ne pourra pas être menée de manière efficace dans les délais les plus brefs. Mais il est évident que la politique d'indemnisation ne pourra être menée que par les gouvernements des pays concernés. Si ces gouvernements ne disposent pas, au plus vite, des ressources financières nécessaires, nous serons dans une impasse économico-sanitaire.
Quelles sont les autres contraintes pour les pays concernés ?
Il est impératif que des volailles ou des animaux contaminés ne parviennent pas à sortir d'une zone géographique considérée comme étant à haut risque infectieux. En pratique, pour atteindre cet objectif, l'intervention de la force publique, et donc de moyens militaires, est nécessaire. Il n'y a malheureusement pas d'autres solutions.
Propos recueillis par Jean-Yves Nau