Article paru dans 'Le Figaro' du 10/02/2004
Grippe aviaire : les experts expliquent les raisons de leur inquiétude
La grippe, cette maladie apparemment si banale et fréquente, serait, contre
toute attente, une menace permanente pour l'humanité. L'inquiétude mondiale
autour de la grippe aviaire qui décime actuellement les élevages de poulets
destinés à la consommation en Asie peut en laisser perplexe plus d'un.
Pourtant, les spécialistes considèrent qu'il est encore trop tôt pour
affirmer que l'homme sera préservé de l'épizootie actuelle même si la
situation ne leur paraît pas affolante. «Il y aura un jour une nouvelle
pandémie de grippe humaine meurtrière, c'est sûr. La seule question est quand»,
affirme le professeur Bruno Lina (directeur du centre de référence de la
grippe pour la région Sud, Lyon). D'où la nécessité de surveiller en
permanence les souches de virus de la grippe qui circule chez les humains, dans
les élevages de volailles ou de porcs, et de se mobiliser dès qu'une
transmission humaine d'un virus nouveau et virulent apparaît.
Une telle surveillance, menée à l'échelle mondiale depuis des années, associée
à des travaux de biologie moléculaire humaine et animale a permis de mieux
connaître les séquences de la transformation potentielle d'un virus grippal
anodin ou presque en un redoutable tueur en série. La grippe est due à un
virus dont il existe plusieurs types (A, B, C) de la famille des orthomyxovirus,
ceux du type A étant les plus pathogènes. Il s'agit d'un virus dit à ARN,
instable sur le plan génétique, puisqu'il fait régulièrement des erreurs en
recopiant son patrimoine génétique lors des phases de multiplication. Il se
caractérise notamment par ses deux protéines de surface, l'hémagglutinine (H)
et la neuraminidase (N) qui varient assez facilement. Les profils de ces protéines
qui confèrent leur nom à chaque virus de la grippe sont dénommés dans
l'ordre de leur découverte, H1N1 (le premier connu, responsable de la pandémie
de 1918), H2N2...
Tous les virus de la grippe qu'elle soit humaine, aviaire ou porcine, sont
organisés de la même manière. Mais des différences au niveau de l'hémagglutinine
notamment leur confèrent une spécificité : en général, un virus propre à
une espèce épargne l'autre. Un virus aviaire ne peut donc toucher l'homme.
Cette barrière d'espèce est cependant toute théorique. Le virus de la grippe
humaine fait chaque année le tour de la planète. En cours de route, il subit
des modifications génétiques plus ou moins importantes, rendant moins efficace
l'immunité de la population acquise grâce à l'infection ou à la vaccination
antérieures. C'est pourquoi le vaccin doit être modifié chaque année ou
presque. Les dégâts causés par ces virus grippaux peu modifiés restent limités.
Cependant l'émergence d'un virus très différent de ceux habituellement en
circulation, contre lequel la population mondiale n'a aucune défense
immunitaire, peut faire des ravages et décimer des millions de personnes.
Pour cela, il faut qu'un virus de la grippe mute brutalement en se recombinant
éventuellement avec celui de la grippe aviaire. C'est ce dernier scénario qui
est à l'origine de toutes les peurs actuelles. Le virus de la grippe aviaire
H5N1 actuellement épidémique en Asie depuis novembre dernier se transmet entre
volatiles par voie aérienne et digestive. «Pour l'instant, il y a eu une
vingtaine de cas humains et 50 millions de poulets contaminés pour plusieurs
milliards de personnes exposées, ajoute le professeur Lina. Et il n'y a pas eu
de transmission interhumaine. Cela montre que l'homme pour l'instant est plutôt
résistant à ce virus.»
Cependant, les choses ne sont pas si simples. Il faut en effet tenir compte d'un
troisième protagoniste, le porc, qui représente une sorte de creuset où
viendraient se mixer les virus grippaux aviaires et humains. Il faut savoir que
les virus de la grippe humaine ou animale se fixent au niveau des cellules
qu'ils infectent sur des récepteurs spécifiques d'acide sialique, récepteurs
différents chez la volaille et l'homme. Les porcs eux présentent la caractéristique
de posséder à la fois les récepteurs du virus humain et du virus aviaire.
«Le porc peut donc être infecté par les deux virus qui au sein de cet animal
peuvent échanger leurs gènes, poursuit Bruno Lina, et produire alors un virus
d'origine aviaire qui serait adapté à l'homme.»
En 1957, une épidémie d'origine aviaire, dite grippe asiatique, produite après
un tel mécanisme de recombinaison aurait fait plus de deux millions de morts
dans le monde. En 1968, la grippe de Hongkong, consécutive à une grippe
aviaire également, a fait près d'un million de victimes. Toutes les grandes
pandémies de grippe passées auraient été provoquées par un virus hybride
humain et aviaire concocté par le porc. La grippe dite espagnole de 1918, la
plus meurtrière, est, selon une publication de la revue américaine Science,
sans doute également d'origine aviaire. Pour compléter le tableau, il faut
savoir que les oiseaux sauvages et migrateurs seraient une source apparemment inépuisable
de grippe aviaire. Par ailleurs, plusieurs épidémies de grippe animale
transmissibles à l'homme, mais non contagieuses d'hommes à hommes ont été décrites.
Une souche H5N1 en 1997 avait décimé déjà à Hongkong, des élevages de
volailles, infectant près d'une vingtaine de personnes, provoquant la mort de
six d'entre elles. En 1976, une épidémie de grippe porcine dans une base
militaire du New Jersey, ayant frappé plusieurs centaines de soldats, a provoqué
une panique générale. Plus de 100 millions de doses de vaccins ont été alors
fabriquées et injectés en urgence aux militaires. Un vaccin insuffisamment
testé qui a provoqué une recrudescence d'une maladie neurologique, le syndrome
de Guillain-Barré, chez les militaires, alors que l'épidémie de grippe s'est
spontanément arrêtée.
Ces épisodes montrent que la gestion d'une épidémie de grippe potentiellement
mortelle n'est pas évidente. Si l'Asie concentre actuellement les craintes
d'une nouvelle pandémie de grippe humaine, c'est que les conditions y sont
largement réunies : élevages industriels de poulets côtoyant des élevages
intensifs de porcs au milieu d'une population humaine dense. D'autres régions
plus près de nous réunissent les mêmes conditions, par exemple... la
Bretagne. Par ailleurs, le développement des transports aériens est une donnée
inédite par rapport aux siècles passés qui pourrait rendre fulgurante la
circulation des souches virales dans le monde.
Martine Perez