Point de vue
Les animaux malades de la peste, version 2005, par Bernard Vallat
LE MONDE | 22.11.05 | 15h14  •  Mis à jour le 22.11.05 | 15h14

 
L'événement est sans précédent. Pour la première fois dans l'histoire, quatre organisations mondiales — Organisation mondiale de la santé (OMS), Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), Office international des épizooties (OIE) et Banque mondiale — viennent, au terme d'une conférence réunissant des représentants du monde médical, vétérinaire et de la communauté financière internationale, de prendre une série d'initiatives communes pour organiser la lutte contre l'actuelle épizootie de grippe aviaire due au virus H5N1 (Le Monde du 11 novembre).

 

Le premier message, qui a été envoyé par l'OIE, partagé depuis toujours par nos collègues et partenaires de la FAO, a été le suivant : la probabilité de l'apparition d'une pandémie humaine est directement corrélée à la quantité de virus de type H5 (voire H7) circulant chez les oiseaux d'élevage dans le monde — les oiseaux sauvages étant plus résistants à cette maladie. Plus il y aura d'oiseaux d'élevage contaminés par ce type de virus, plus la quantité de virus circulant dans le monde sera importante, et plus la probabilité d'apparition de la pandémie humaine par mutation, ou réassortiment, de ces virus sera élevée. 

A l'inverse, si le nombre d'oiseaux infectés par les virus H5 ou H7 de la grippe aviaire restait du même ordre que celui d'avant la crise venue d'Asie, la probabilité d'apparition imminente de la pandémie serait plus faible, sachant qu'aucun scientifique au monde ne sait, ou n'a su auparavant, calculer cette probabilité. Le contrôle du virus chez l'animal au niveau mondial doit donc constituer une des priorités dans l'affectation des ressources nationales et mondiales. Ce message a bien été pris en compte.

Le deuxième message est que les virus présents chez les oiseaux, et potentiellement capables de se transformer en virus contagieux d'homme à homme, circulent (ou vont circuler) surtout dans les pays en développement, qui n'ont ni l'organisation appropriée ni les ressources pour mettre en place les dispositifs de prévention et de lutte chez les oiseaux d'élevage.

Les pays développés, voire certains pays "en transition", sont arrivés à contrôler le virus dès son apparition dans les élevages : Corée, Japon, Malaisie, Roumanie, Turquie ont combattu pour le moment avec succès les premières incursions de la souche asiatique sur leur territoire. Mais on peut, aujourd'hui, affirmer qu'au moins cent pays dans le monde ne disposent pas encore des législations vétérinaires et des structures administratives et financières appropriées pour affronter, si nécessaire, une telle infection sans un appui international, à la fois scientifique, technique et financier.

Au Vietnam par exemple, le virus est maintenant présent sur la quasi-totalité du territoire après avoir enfoncé, depuis début 2004, toutes les premières lignes de défense, et ce malgré l'abattage de dizaines de millions d'oiseaux. Plusieurs centaines de millions d'entre eux vont devoir être vaccinés dans ce pays pour tenter de ralentir ce désastre, et une aide extérieure massive sera indispensable pour y arriver dans des délais acceptables.

Fort heureusement, une majorité des pays en développement ne sont pas encore directement touchés par la souche virale aviaire qui sévit actuellement. Pour autant la conférence de Genève a opportunément admis que la prévention et la lutte contre la grippe aviaire et les autres maladies émergentes d'origine animale relevaient du concept de "bien public international". En effet, un seul pays défaillant peut mettre en danger toute la planète, surtout dans le contexte de la mondialisation croissante des mouvements de marchandises, d'animaux et de personnes.

De ce fait, les agents pathogènes se mondialisent aussi. Ils conquièrent de nouveaux territoires, et rencontrent ainsi des opportunités de brassage génétique impossibles auparavant, qui peuvent leur donner la possibilité de devenir de plus en plus dangereux pour l'animal et pour l'homme.

La rencontre de Genève a donc souligné l'importance de ces nouveaux enjeux sanitaires et l'impérieuse nécessité d'appuyer sans réserve les pays en développement actuellement infectés et ceux qui risqueraient de l'être prochainement, comme ceux du continent africain, afin de les aider à se préparer à prévenir et à combattre l'arrivée de la maladie chez les oiseaux.

Mais elle a aussi pris en compte le troisième et dernier message prioritaire sur lequel l'OIE insiste tout particulièrement : les programmes d'urgence ne seront qu'un feu de paille si l'on ne profite pas des leçons de cette crise pour bâtir des dispositifs de prévention et de contrôle vétérinaire durables partout dans le monde au profit des pays pauvres, et ce dans l'intérêt de toute la communauté internationale.

On sait que 75 % des maladies émergentes chez l'homme sont d'origine animale et que 80 % des pathogènes utilisables par le bioterrorisme sont également des pathogènes issus de l'animal. C'est pourquoi nous sommes certains que des crises à répétition surviendront dorénavant dans notre monde globalisé si l'on ne propose pas aux pays qui vont recevoir les aides d'urgence, évaluées à Genève, de les aider également à se doter de services vétérinaires conformes aux normes minimales de qualité, adoptées démocratiquement par les 167 pays membres de l'OIE.

Ces normes portent sur la bonne gouvernance et l'adoption des politiques sanitaires vétérinaires les plus efficaces, la législation et l'organisation administrative optimales, le rôle des éleveurs dans la gestion des maladies, la transparence, l'indépendance, les compétences scientifiques et techniques nécessaires, et le niveau de ressources humaines et financières indispensables pour mettre en oeuvre les politiques appropriées.

La bonne gouvernance repose sur des services vétérinaires publics forts et capables de faire appliquer strictement la législation. Il faut, pour cela, dénoncer les composantes des politiques d'ajustement structurel qui ont été imposées à certains pays en développement et qui ont conduit à rendre squelettiques et inefficaces les services vétérinaires publics de certains de ces pays.

Ces normes permettent aussi à un pays qui les respecte de pouvoir appliquer efficacement deux principes cruciaux pour prévenir et combattre les maladies animales : la détection précoce de la maladie émergente ou ré-émergente dès son apparition, car chaque minute compte si on veut bloquer le pathogène avant qu'il ne se diffuse, et la réaction rapide à cette incursion par l'abattage en urgence des animaux infectés ou en contact — tout en utilisant les normes de l'OIE pour éviter des souffrances inutiles aux animaux qu'il est indispensable d'abattre.

Il est du devoir et de l'intérêt des pays riches d'aider les pays pauvres à bâtir ou à rebâtir des systèmes vétérinaires durables, qui reposent sur une administration efficace, s'appuyant sur un réseau dense de vétérinaires ruraux privés et sur des éleveurs bien formés et organisés dans le domaine sanitaire.

Le coût mondial d'un tel programme est bien moins élevé que, par exemple, le coût très élevé du stockage d'antiviraux pratiqué actuellement par les pays riches pour se préparer à une éventuelle pandémie, laquelle n'aurait certainement pas lieu de sitôt si ces pays avaient aidé les pays pauvres d'Asie au début de la crise, en 2003, comme la FAO et nous l'avions suggéré en vain.

La conférence de Genève a également évoqué la question lancinante de la communication sur les risques sanitaires. Comment justifier que la communication mondiale, qui a essentiellement porté, depuis deux ans, sur la peur de la pandémie, ait complètement occulté la détresse de centaines de milliers de familles privées brutalement d'un de leurs moyens essentiels de subsistance en Asie ? Comment éviter la baisse massive de consommation de poulet — jusqu'à 50 % récemment en Italie — qui va conduire à la perte de milliers d'emplois avant même que l'Union européenne n'ait connu le moindre cas ?

Ce sujet n'a pu être traité en profondeur à Genève. Il mériterait à lui seul une nouvelle conférence internationale portant sur les modalités de notre communication en temps de crise — qu'il s'agisse de l'influenza ou d'autres maladies émergentes. N'oublions pas que l'OMS définit la santé humaine, pas seulement comme un état individuel sans maladie mais aussi comme une situation individuelle de bien être physique, mental et économique. Des centaines d'éleveurs, d'entreprises et de salariés vont disparaître pour rien dans la filière volaille en Europe et ailleurs. Qui va compenser leur détresse ?


Vétérinaire, Bernard Vallat est directeur général de l'Organisation mondiale de la santé animale.

 


 
BERNARD VALLAT
Article paru dans l'édition du 23.11.05