Le Nouvel Observateur - Semaine du 15 au 21 janvier 2004
1400 tonnes de médicaments dans les mangeoires| Le
chauffeur était landais, le chargement espagnol, le camion en panne et
les douaniers intrigués. Dans la remorque, d’un carton éventré s’échappait
un lot d’antibiotiques. Non déclarés. Sale affaire pour les
destinataires: une centaine d’éleveurs de poulets du Morbihan, des Côtes-d’Armor,
du Lot, des Landes et des Pyrénées-Atlantiques, qui avaient importé
clandestinement d’Espagne, où ils sont vendus cinq fois moins cher,
des antibiotiques à usage vétérinaire non autorisés en France.
Trente-cinq tonnes de médicaments au total, destinés à d’infortunés
poulets industriels, pour leur permettre d’aller sans trop de pépins
au bout des quarante jours de leur chienne de vie. La brigade nationale
d’enquête vétérinaire transmet l’affaire au parquet de Lorient: «Importation
et administration illicites de médicaments vétérinaires.»
Surprise, en mars 2003, le juge d’instruction rend un non-lieu.
Confirmé en novembre dernier par la cour d’appel de Rennes. La libre
circulation des marchandises et quelques lobbys agricoles locaux y
trouveront leur compte. La santé publique, c’est moins sûr. L’usage massif des antibiotiques dans l’agroalimentaire inquiète de plus en plus le corps médical. Déjà, en 2000, l’Organisation mondiale de la Santé mettait en garde contre l’usage abusif des antimicrobiens dans l’agriculture (voir encadré). L’Agence française de Sécurité sanitaire des Aliments s’en préoccupe aussi. Bien sûr, c’est toute la consommation d’antibiotiques qui pose problème, en commençant par celle, souvent excessive, des humains. La France, plus gros consommateur mondial par tête d’habitant, est le pays où l’on constate le plus de résistances microbiennes. Mais elle est aussi le premier pays agroalimentaire d’Europe.
Un milliard de poulets, quelques dizaines de millions de canards,
dindes, lapins, 30 millions de cochons, plusieurs millions de bovins
naissent et meurent dans l’Hexagone. L’immense majorité de ces
animaux prend des antibiotiques. La moitié de la production
d’antibiotiques est utilisée dans l’agriculture. Selon les chiffres
du Syndicat des Industriels du Médicament vétérinaire, les animaux
d’élevage en ont absorbé 1 400 tonnes l’an dernier. Les porcs sont
les premiers consommateurs (60%), suivis des volailles et des lapins
(20%), puis des ruminants (18%). Pratique sans doute la plus controversée,
les antibiotiques sont utilisés comme facteur de croissance. Ils
augmentent la productivité des aliments donnés aux animaux. Autrement
dit, avec une dose d’antibiotique, une certaine quantité d’aliment
donne plus de poulet, de dinde, de cochon, de veau ou de lapin.
L’utilisation de facteurs de croissance est d’ailleurs légale. Une
liste, établie par Bruxelles, spécifie quelles substances sont autorisées,
et à quelle dose. Dans deux ans, les antibiotiques en seront retirés.
Cette mesure suffira-t-elle à faire baisser la consommation dans les élevages?
Pas certain. «Les quantités écartées d’un côté risquent d’être
rajoutées de l’autre sous forme d’aliments médicamenteux»,
pronostique Georges Bories, chercheur à l’Inra et auteur d’un
rapport sur le sujet. Jean-Jacques Chiquelin |
En 1998, 5 000 Américains ont été victimes d’une intoxication alimentaire
après avoir mangé des poulets contaminés par une bactérie, la campylobacter,
qui s’est révélée résistante à la plupart des antibiotiques. La même année,
au Danemark, une salmonelle d’origine porcine a contaminé 25 personnes,
provoquant deux décès. Elle était résistante à au moins cinq types
d’antibiotiques. Cette souche est devenue dominante dans de nombreux pays. Or,
selon une étude danoise publiée en mai 2002, les personnes contaminées par
cette bactérie avaient 2,3 fois plus de risques de mourir dans les deux années
suivant leur infection que la population normale. Cinq fois plus si la souche
est résistante à l’ampicilline, au chloramphénicol, au sulfonamide, à la
streptomycine et à la tétracycline. Dix fois plus si elle résiste aussi à la
quinolone. Selon ces chercheurs, l’usage des antibiotiques dans l’élevage
est un des principaux facteurs de la multiplication des souches multirésistantes
dans les bactéries responsables d’intoxications alimentaires humaines.
Le staphylocoque donne aussi des soucis. Il est de moins en moins sensible à la
vancomycine, considérée en milieu hospitalier comme l’antibiotique de la
dernière chance. Or l’avopartine, qui appartient à la même famille
d’antibiotique, a été utilisée comme facteur de croissance pendant vingt
ans dans l’alimentation animale. La Commission européenne a interdit son
usage en 1997, après que des chercheurs danois eurent montré que les bactéries
qui résistent à l’une résistent aussi à l’autre.